« Un vaut mieux que zéro » - Interview intégrale de Baptiste Tricoire
« Un vaut mieux que zéro », Fabien Olicard pour encourage à privilégier une petite action imparfaite plutôt que l'inaction totale, pour créer du momentum et progresser pas à pas
CTO, père de deux fils (11 et 6 ans), triathlète amateur. Ironman sub-12h, marathon sub-3h, 50 à 60 bornes de course par semaine. Sans coach. Sans conditions idéales. Voici comment il fait.
J’ai contacté Baptiste sur LinkedIn, car j’ai remarqué qu’il avait fait des triathlons, marathons tout en étant CTO. J’ai vite compris qu’on partageait autre chose : cette obsession de ne pas lâcher le sport malgré les enfants, le boulot, la charge mentale.
Alors je lui ai proposé un échange. Sans filtre. Sur l’organisation, le couple, le boulot, la discipline. Et sur ce moment dont personne ne parle : quand tu atteins tes objectifs et que tu te retrouves sans cap.
Voici cette conversation, en intégralité.
« Papa geek sportif » c’est comme ça qu’il se définit
Florian : Baptiste, comment tu te présentes en trois mots ?
Baptiste : Papa geek sportif. Forcément tu vas retrouver le côté papa parce que mes fils c’est hyper important pour moi. T’as le côté geek mais pas dans le sens péjoratif. C’est plutôt le côté : tu prends un sujet, n’importe lequel, et dans ma tête, ça va devenir mon objectif, mon truc à craquer, et je vais y accorder beaucoup plus de temps que nécessaire.
Et sportif. Il se trouve que c’est conjoncturel. J’en ai toujours fait. Le sport, c’est plus une passion aujourd’hui, c’est un besoin. C’est requis pour ma santé et pour la santé des gens qui sont autour de moi. Je suis quelqu’un d’hyper pushy, ça me permet de me poser un petit peu. Il y a un moment, c’était vraiment ma passion de faire du tri. Là, c’est plus un accomplissement en tant que tel de le faire. C’est juste un besoin.
Florian : Tu fais combien par semaine, en ce moment ?
Baptiste : En course à pied, je suis entre 50 et 60 bornes par semaine. Ça varie. Des fois c’est 40, des fois c’est 60, des fois un peu plus. Le vélo, ça dépend de la saison. L’hiver, c’est surtout du home trainer. Toute l’année, été comme hiver, je fais mes trajets boulot en vélo : 24 km aller-retour à Bordeaux. La natation, c’est une fois par semaine maximum, c’est mon point faible. Et j’ai ajouté de la muscu depuis un an et demi, ce que je ne faisais pas avant.
Le pattern de semaine : « Je n’ai plus besoin de réfléchir »
Florian : Concrètement, comment tu structures tes semaines ?
Baptiste : Ce que j’essaie d’avoir au maximum, c’est que mes semaines soient structurées. Qu’au bout d’un moment j’obtienne un pattern de semaines qui fait que je n’ai plus besoin de réfléchir sur comment je m’organise.
Actuellement : lundi muscu, en général je vais au boulot après donc ça va être vélo pour y aller. Mardi, home trainer le soir. Mercredi, course à pied le matin parce que je suis en télétravail. Je dépose les enfants à 8h, sport et à 9h au boulot. Jeudi, potentiellement soit muscu soit course à pied, et je vais potentiellement aller au boulot. Vendredi, course à pied. Samedi, course à pied. Dimanche, ma sortie longue, toujours le dimanche.
Et ça, c’est mon modèle actuel. Qui a été bouleversé parce que j’ai dû m’adapter notamment au changement d’emploi du temps avec mes fils. Il y a eu des années où ce n’était pas du tout ça. J’allais presque tous les jours en vélo au boulot, mais je n’avais pas le temps de faire du sport le matin. Par contre, entre midi et deux, je bourrinais la piscine ou la course à pied pour avoir mes deux sports dans la journée.
Et puis il y avait des moments où ça ne passait pas non plus parce que j’avais trop de trucs à faire au boulot. Des fois, c’était un créneau le soir. Mes enfants sont devant la télé parce qu’ils ont envie de jouer aux jeux vidéo. Je vais être sur l’home trainer, derrière. On peut quand même échanger, mais moi je fais mon sport, eux ils font leur activité. Ma femme n’est pas pénalisée parce qu’elle est toute seule à garder les gosses pendant que je suis en train de faire autre chose.
C’est vraiment ça qui est important : trouver une structure que j’arrive à tenir et qui ne soit plus une charge mentale de réflexion récurrente. Le plus dur, c’est de trouver la structure, de la mettre en place et de la respecter. Mais une fois que c’est devenu une habitude, c’est moins problématique.
Florian : Et quand les emplois du temps des enfants changent ?
Baptiste : Ça te chamboule plein de trucs. Cette année, par exemple, j’ai rentré au CP et rentré en 6e. Mine de rien, il faut que ton système soit prêt à se faire chambouler. Il faut que tu acceptes d’avoir un petit moment de perturbation pour retrouver ton équilibre.
C’est des trucs cons, parfois. Avant, c’était moi qui emmenais les deux enfants à l’école. Pour les emmener, c’est entre 8h et 8h20. Je me lève à 6h30, je bouffe, je pars courir. Je fais ça et je suis large. Mais cette année, le grand est au collège et le petit est encore à l’école. Ma femme emmène le grand, moi j’emmène le petit. Sauf que le grand, il faut le déposer avant 8h, donc elle doit partir à 7h50.
J’ai eu une période où mon organisation ne marchait plus. Parce qu’à 7h50, si je fais 10 bornes, c’était sur le fil. Et je suis arrivé une ou deux fois à 52. Ma femme a pété un câble. « T’as pas respecté le deal. » Elle avait raison.
Donc tu fais quoi ? Est-ce que tu te lèves 5 minutes plus tôt ? Est-ce que tu acceptes de faire un kilomètre de moins ? Moi, ce que j’ai fait, c’est que j’ai switché mes jours de course sur mes jours de télétravail. Comme ça, j’emmène le petit à 7h50, à 8h je suis revenu, j’ai le temps de faire ma séance, si je dépasse de 2 minutes c’est pas grave, je fais ma douche en speed et j’arrive au boulot à 9h. C’est un win pour tout le monde.
Les moments où ça couine, c’est pas tant les moments de grosse augmentation de volume ça, c’est prévu à l’avance, ma femme est au courant. C’est plus dans le quotidien, si t’as un changement un peu pas prévu et que tu t’adaptes pas. C’est l’accumulation des petits frictions qui font que tu peux exploser. Au niveau du couple, au niveau du boulot, tout ça.
Le « deal » avec sa femme
Florian : Ta femme, elle est sportive ?
Baptiste : Ma femme fait tout ce qui est renforcement musculaire. Elle fait un peu de piscine, un peu de marche. Mais elle ne va pas s’inscrire sur une compète ou un truc comme ça. Par contre, c’est comme moi : lundi, mercredi, vendredi, et le samedi ou le dimanche, elle fait son sport. Des fois le mardi elle va nager. Le week-end, elle se fait une heure et quelques de marche.
Florian : Ça a toujours été le cas ? Ou à un moment, ton sport avait pris plus le pas ?
Baptiste : Ça peut arriver. Souvent, c’est au moment des changements d’organisation avec les enfants. Mais le principe de base, c’est le deal. Quand j’ai vraiment décidé de viser le sub-12h en Ironman et le sub-3h en marathon, je me suis mis dans un mindset où il n’y avait pas d’histoire de genre « je vais bouffer avec mes collègues à midi ». À midi, ton but c’est de tartouiller ta séance. Tu la tartouilles. Tous les midis tu fais ça. Et tu fais ça deux fois par jour : le matin tu te lèves tu fais ça, le midi tu fais ça.
Et le reste, ça doit pas... Ma femme, elle doit pas savoir qu’il y a ça. C’était dans le deal.
C’est l’accumulation des petites dérives qui est dangereuse. Pas les gros blocs d’entraînement. Ceux-là, tu les prévois. Le problème, c’est quand t’arrives en retard de 2 minutes chaque matin pendant une semaine. Là, le deal se fissure.
Du marathon à l’Ironman : « Je n’ai jamais pris de coach »
Florian : Comment tu es passé au triathlon ?
Baptiste : C’est le changement de boîte qui a tout déclenché. J’étais chez Thales, je faisais surtout du sport collectif. Je courais un peu, mais j’étais pas hyper bon. Quand je suis arrivé chez FLOA en 2017, j’avais moins le tissu social. Et on est à Bordeaux, aux alentours des quais, pour courir c’est vraiment top.
En discutant avec des gens qui avaient fait un marathon, je me suis dit : putain, ça serait cool d’en faire un. Mais peut-être je vais me crasher. Mais en fait, ce n’est pas grave. Je vais essayer de voir ce qu’il faut faire et je vais réfléchir à comment je m’entraînerai.
Je n’ai jamais pris d’entraîneur. Ça ne veut pas dire que c’est une bonne pratique, mais c’est comme ça que je fonctionne. Je me suis dit que j’allais utiliser le fait que j’ai beaucoup de vélo. 24 bornes aller-retour pour le boulot, sans télétravail à l’époque. Rien que ta semaine, elle est déjà bien en termes de cardio. Et je rajoutais 40 à 50 kilomètres de course à pied, voire un peu plus en fin de prépa.
C’est vraiment le switch de boîte qui m’a fait me lancer. Je change d’écosystème, je suis un peu déstabilisé, donc je me lance un nouveau défi. Et le défi, c’était le marathon.
Florian : Et après, c’est le triathlon qui est venu ?
Baptiste : Quand tu fais un marathon, tu croises des mecs qui te disent « C’est quoi ton pace ? » Tu dis « 4.15 ». Ils te disent « Mais attends, t’as essayé, ça tenterait pas le 3 heures ? » Et ça commence à te travailler.
Après, je me suis dit : putain, l’Ironman, c’est stylé aussi. Et une chose en emmenant une autre... Tu sais, je suis un peu con. Pour le marathon, je me suis dit : j’ai jamais fait de 10 km, j’ai jamais fait de 20 km, mon objectif c’est le marathon. Pour l’Ironman, pareil : je ne m’étais jamais présenté à un seul triathlon. J’avais un vélo de course même pas un vélo de tri.
Le premier Ironman : la catastrophe et la remontada
Baptiste : Quand ils ont rouvert les courses en 2021, il y avait le Frenchman. Pas très loin de chez moi. Plat. Mais en plein octobre.
J’ai toujours eu la peur de me dire : « merde, il se passe un truc et je peux pas le faire ». A cause d’une blessure par exemple. Vivre avec ce truc de semi-accomplissement, j’aurais été frustré. Je me suis dit : je vois le truc, j’y vais.
C’était à 7 heures du matin, en pleine nuit, il pleuvait. C’était un lac. Tu traverses le lac, tu tournes un moment. Tu ne vois rien. Il y a du vent et de la pluie. Je me fais doubler par le mec qui fait la course pour une association handicap, tellement je suis perdu dans cette flotte. Je commence à cramper au milieu du lac. Je me dis : c’est fini.
Je finis tant bien que mal au bout d’1h30 à sortir de cette putain de flotte au lieu de 1h10. Je sors malade, je vomis. Les mecs ne veulent pas que je reparte. Je leur dis : « vous inquiétez pas, j’y vais, j’ai juste été brassé par le truc ». Ils me retiennent dix minutes.
Et après, cette libération sur le vélo. Tu prends le vélo, tu fais la remontada de l’espace. En vélo j’étais bon, en course à pied j’étais bon. J’ai fait que remonter. J’ai fini en 12h06.
J’ai jamais revécu ça de toute ma vie.
Florian : 12h06. Six minutes.
Baptiste : Ouais. C’est bien, mais c’est pas bien. T’as ce 12h là qui est dans ta tête. Je me réinscris direct. Je repars le refaire six mois après. Et après je me dis : j’avais pas pété mon truc sur marathon non plus. Avec l’énergie que j’avais cette année-là, j’éclate le marathon, je fais mon sub-3.
2022 : l’année où il a tout pété
Florian : Tu m’avais dit un truc qui m’avait marqué sur 2022.
Baptiste : Tu veux rigoler ? Tu veux que je te donne l’année où j’ai tout pété ? 2022. Regarde à quelle année j’ai été promu CTO.
Florian : C’est ça qui m’intéresse.
Baptiste : Ironman sub-12h. Marathon sub-3h. Promu CTO. La même année.
Ce n’est pas une coïncidence. La discipline que tu mets dans le sport, tu la mets dans le boulot. La gestion de l’effort, la capacité à tenir un objectif sur 6 mois de préparation, la résilience quand ça ne va pas, tout ça se transfère.
En parallèle, au boulot, 2021-2022, on était en train de changer d’acquéreur. On me changeait de poste : j’étais Engineering Manager, mais comme j’avais tout l’historique, ils me demandent de me refocus sur l’architecture. Préparer toute la doc à destination des futurs repreneurs. Faire les expert sessions. Se retrouver en face des potentiels acquéreurs et leur expliquer ce que fait ta boîte, comment tu le fais, pourquoi il faut qu’ils t’achètent.
J’avais 4 équipes, à peu près vingt personnes. Et en plus de ça, je faisais toute la partie architecture et chiffrage. Si un business a une idée, ça passe par moi. Je décris ce que ça va coûter, quelle équipe est concernée.
Et pendant tout ça, je m’entraînais deux fois par jour pour viser le sub-12 et le sub-3.
La perte d’objectif : l’angle mort
Baptiste : Après 2022, j’ai perdu mes objectifs. Et quand tu perds l’objectif, tu perds la structure.
J’ai eu une période où c’était plus dur. Je me suis blessé pour la première fois. Ça ne m’était jamais arrivé avant. Je continuais à courir mes 50 bornes par semaine. Mais c’était différent. T’as plus la même niaque. T’as pas la même force de l’objectif.
J’ai refait des marathons, j’ai refait un Ironman. Mais t’as plus la même force. Tu te dis « de toute façon j’y vais », mais t’es en roue libre. Et c’est là que tu te blesses, parce que t’es moins attentif, moins structuré mentalement.
J’en parlais avec un collègue qui a un parcours similaire. On a fait le marathon sub-3 en même temps, notre premier Ironman en même temps. On s’est rendu compte de ce truc-là : t’as un moment où t’as fait ce que tu voulais, et faut que t’arrives à te switcher. Tu le cherches plus pour la même chose. C’est un rythme de vie dont t’as besoin, mais c’est plus pour la performance.
Là, je suis dans une phase où en fait le sport, je le fais pour m’entretenir. Mais j’y accorde du temps parce que c’est nécessaire pour mon cerveau, pour souffler, pour avoir des périodes où t’es pas sur ton téléphone, t’es dans ton truc à toi. Moi j’en ai vraiment besoin pour me poser et réfléchir aux choses et avoir cette vraie coupure.
La discipline au boulot : mails, deep work, et protection du temps
Florian : Comment tu gères les sollicitations au boulot ?
Baptiste : Je lis pas mes mails. Il y a 2-3 personnes dans la direction, mon responsable direct dont les mails arrivent dans une boîte particulière. Ceux-là, je les lis tout le temps. Tous les autres, je lis pas.
Et je communique ça à tout le monde. C’est un des premiers trucs que je dis aux gens avec qui j’ai pas encore bossé : si tu veux que je réponde à quelque chose, tu me Teams, tu viens me voir, on se call. Là, je vois que c’est important pour toi parce que t’as fait l’effort de me relancer. Tout le reste, c’est juste tracer un truc. Et effectivement, le jour où ça ira au juridique, on pourra dire « je l’avais prévenu et il n’a pas répondu ». Je le sais, c’est fine, j’accepte cette connerie-là. J’ai posé les règles du jeu dès le début.
Quand je reviens de vacances, je lis rien. Et ça, tout le monde le sait.
Florian : Et le deep work ?
Baptiste : Pareil. Je me boucle deux heures. Et là, vous pouvez me dire ce que vous voulez, mais ces deux heures-là, elles ne sont pas utilisables pour faire autre chose.
C’est un vrai réflexe. Les personnes de mon équipe ça arrivait souvent qu'elles se fassent polluer : on les appelle, on vient les voir, on les notifies sur Teams. Résultat : elles n'arrivent pas faire ce qui est réellement attendu.
Souvent ça fini en revue d’agenda. Je leur disais : « T’as ça, t’as ça, t’as ça. OK, là je vais te bloquer un créneau. Non négociable. Et si les gens ne sont pas contents, tu me les envoies et moi j’irai leur expliquer. » Juste ça, ça les soulageait. Parce qu’ils avaient la permission de protéger leur temps.
Florian : Les sollicitations, elles peuvent attendre une minute, deux minutes...
Baptiste : Et puis si la prod est morte, il y aura quelqu’un qui va te trouver. Ça m’est arrivé de troubleshooter la prod sur mon home trainer. Vraiment.
Florian : Je discutais avec un CTO qui me disait « on lance pas des fusées, donc chill » Et à l’inverse un autre manager qui disait « c’est un problème à un million de dollars ». Tu creusais, et en fait on avait perdu 1 000 balles.
Baptiste : Ouais. Pourquoi mettre 10 personnes autour d’une table pour un truc parce que tu penses que c’est grave, mais t’en es pas sûr ?
Le vélo-taf : 24 km par jour, par tous les temps
Florian : Ton trajet vélo, c’est une vraie séance déguisée.
Baptiste : 12 km aller, 12 km retour. À Bordeaux. Par tous les temps.
Les gens te disent « ça fait 12 km, quand même ». Moi qui fais du tri, je m’en fous. Mais en vrai, je mettrais plus de temps en voiture. Et à ce moment-là, je me mobilise, je ne suis pas assis toute ma journée. Je ne m’énerve pas dans les bouchons.
Le seul truc chiant, c’est les crevaisons. Les quais de Bordeaux, il y a de la fête certaines semaines, des bouts de verre partout. Il y a des semaines où je vais crever deux fois par jour et plusieurs fois dans la semaine. J’ai tout le temps dans mon sac plusieurs chambres à air au cas où.
Mais c’est le jeu. C’est du temps mort transformé en entraînement. C’est un levier gratuit.
Le sport au boulot : la communauté et le Hobbit Challenge
Florian : Est-ce que tu avais communiqué au taf tes objectifs sportifs ?
Baptiste : Au début, pas trop. Je considérais que ça devait être transparent car bénéfique pour moi, mais ils n’avaient pas forcément besoin de le savoir. Et en fait, au début, c’était des trucs débiles. Genre : « Pour info, je serai en TT lundi parce que je vais boiter. » Parce que tu sors d’un marathon et tu sais que tu vas boiter.
Après, les gens te voient courir sur les quais le midi, et c’est « mais tu prépares un truc ? ». Même le DG savait que je faisais ça. Et globalement, ça n’a plus jamais été un problème, tant que ça empiète pas. Il y a une réunion à 1h30, je serai là à 1h30. Et tant pis si j’ai les cheveux mouillés.
Et puis au taf, j’ai réussi à faire une communauté de runners. Sur Strava, j’ai créé un challenge. Je l’ai appelé le « Hobbit Challenge », c’est le côté geek. C’est la distance que parcourent les Hobbits de la Comté jusqu’au Mordor. 2170 km. Tous les ans, les mecs s’inscrivent, ça fait un board, et ça crée une dynamique. On se retrouve à aller courir ensemble le midi. Ça fait une vraie émulsion.
Là, je vais changer de boîte bientôt. J’ai dit aux gens : je suis pas très soirée, je bois pas. Quand je vais partir, je veux avoir un moment avec chacun de ceux avec qui j’ai passé du temps. Je leur ai proposé deux formats : soit on va bouffer ensemble et je paye un coup, soit on se met notre race et on se fait un blabla run. Et les gens sont chauds. C’est cool.
Le sport comme bulle mentale
Baptiste : Tu sais, même quand tu ralentis le sport, tu te fatigues plus vite. C’est un peu bizarre mais j’ai cette impression. Et le vélo, la course à pied, la natation, ce sont des moments où je suis dans ma bulle. C’est débile, mais quand je viens en vélo au boulot, je ne m’énerve pas. Je ne suis pas en train de m’agacer parce que le mec devant ne roule pas.
La nage, c’est pareil. Quand tu as la tête sous l’eau, j’ai rien autour. J’ai la tête dans l’eau et ça fait un vrai vide. Tu sors d’une réunion où ça a été le brouhaha, où tu te dis « comment je vais m’en sortir »ça te permet vraiment de te faire une bulle, de t’isoler, de te reposer et de réfléchir.
Si tu m’enlèves ça, je pense que je tourne moins bien et je tourne moins vite.
La question du coach : deux approches différentes
Florian : Moi, j’ai pris un coach depuis trois ans, chez MyTribe. On utilise une application IDoSport. On revoit les séances toutes les deux semaines. Je les note, je dis ma forme, mon RPE. Si j’ai dû faire que 4 intervalles sur 5 parce que j’avais pas tenu, je le note. Et la coach adapte. Ou pas des fois c’est « les mecs, si tu veux ton objectif c’est ça, donc vas-y ».
Ma progression : j’ai commencé en 2023 avec eux. Sans coach, j’étais à 45-47 minutes au 10 km en triathlon. Là, je suis à 41. Et j’aurais dû passer sub-40 l’année dernière.
Baptiste : Et tu vois la progression ? Parce que c’est vrai que moi, je n’en ai jamais eu.
Ce que je vois dans ce que tu me dis, c’est que c’est aussi pour t’enlever la charge mentale de réfléchir à quel entraînement faire. Ça te libère le cerveau : aujourd’hui je dois faire ça, je le fais. Peut-être je vais pas le réussir mais au moins j’ai pas à réfléchir à comment je vais faire.
Florian : Exactement. Parce que j’avais tendance à me dire « bon, là je suis pas en forme, du coup je vais me réduire un peu mes séances dures et je vais mettre un peu plus de faciles ». Et puis t’avances plus.
Les enfants : « Papa, t’es trop fort »
Florian : Comment tes enfants voient le sport ?
Baptiste : Mes fils viennent courir avec moi maintenant. Des fois on fait 2,5 km ensemble. C’est cool.
Florian : Quand je rentre après une séance sous la pluie, ils me disent « Papa, t’es trop fort, t’es courageux ». Et dès que je commence à m’habiller pour aller courir, ils sont là : « tu vas courir ? Tu cours ? » Et ils veulent venir avec moi.
Baptiste : Indirectement, le sport t’aide dans le quotidien de père aussi. D’être mis à la muscu et tout, c’est plus facile quand tu dois porter les gamins ou quoi. Ça t’aide dans ton quotidien.
Et puis, c’est l’image que tu renvoies. Quelle image tu as envie de renvoyer et où tu as envie d’être dans dix ans ou vingt ans ? Là, t’es en train d’investir sur toi. Mine de rien, quand on monte les escaliers au boulot, je suis pas essoufflé. C’est con, mais c’est concret.
Le conseil au papa qui a tout arrêté
Florian : Pour conclure. Si tu donnais un conseil à un manager qui est papa depuis pas longtemps et qui a arrêté le sport en se disant « il faut que je sois présent pour mes enfants, c’est ma priorité »et qui du coup s’est un peu abandonné ?
Baptiste : Le premier truc, c’est un peu ce que tu disais : tu le fais pour toi, mais indirectement tu le fais pour tes enfants aussi. Physiquement, mentalement, ça t’aide dans ton quotidien.
Et le deuxième truc, c’est que si t’as vraiment envie de faire du sport, c’est juste une question d’organisation. Tu prends ton agenda. Tu notes vraiment tout ce qui est obligatoire. Les douches, à quelle heure tu te lèves le matin, combien de temps tu mets à faire ton petit-déjeuner, à quel moment tu accordes du temps à tes enfants, à quel moment eux sont dans un moment où que tu sois là ou pas, ça ne change rien.
Et tu regardes. Et tu vois qu’il y a des moments. Peut-être que d’aller bouffer tous les jours le midi avec tes collègues, c’est cool, c’est un confort et c’est sympa. Mais en vrai, ils ne t’en voudront pas de ne pas bouffer avec eux un midi. Et tu as récupéré une heure et demie où peut-être tu peux aller à la salle ou faire 5-10 kilomètres.
Un, c’est mieux que zéro. Tu auras au moins fait ça. C’est une démarche, c’est une amorce.
En fait, le truc, c’est de trouver l’amorce. Et après tu déclines. Tu vas à la boulangerie le week-end avec les enfants ? Peut-être que tu peux y aller en vélo. Tu accompagnes ton fils au foot ? Plutôt que de le regarder pendant une heure, fais 2-3 tours de terrain. Ta fille est à la natation ? Fais quelques longueurs pendant qu’elle prend son cours. Tu dois aller quelque part ? C’est peut-être con, mais sors juste ton vélo, ou vas-y à pied.
C’est le pied dans la porte. C’est remettre un pas dans l’activité. Et après, comme ça attire des bienfaits, physiquement, mentalement. C’est là que tu verras si t’en as vraiment envie. Et tu trouveras d’autres leviers, c’est sûr.
On n’est pas magiciens. Et pour autant, on y arrive. C’est une question d’organisation.
Florian : Ton premier conseil sur l’agenda, pour moi c’est la base. C’est le premier truc que je fais avec les gens que j’accompagne. Je dis « montre-moi ton agenda ». Et l’agenda, il est vide. Il n’y a que les stand-ups. Ça sert à rien. Comment tu veux savoir où tu peux trouver du temps si t’es pas capable de savoir ce que tu fais à quelle heure ?
Baptiste : Et je pense que c’est parce que toi comme moi, on en a eu besoin aussi pour le boulot qu’on le voit. Parce que moi c’est pareil, il y a eu des moments où au boulot, tout est flat, tout est prioritaire avec la même priorité, et t’as plus de temps pour travailler sur des trucs de fond. Tout le monde n’a pas le réflexe de dire « putain, je me boucle deux heures ». Et ça, c’est un réflexe que t’as et que j’ai aussi, mais c’est pas naturel pour tout le monde.
Interview réalisée par Florian pour la newsletter Le Cadre.
Papa de Gaspard (5 ans) et Nathan (3 ans).
Triathlète. Ex-Senior Eng. Manager, 15 ans dans la tech.
Je construis Le Cadre pour les pères qui veulent reprendre le contrôle de leur semaine et refusent de lâcher le sport.
